Ce n’est pas souvent, mais je vais vous partager une chasse comme je les aime…
Ma chasse se déroule près de la petite ville de Zákamenné, dans le territoire très sauvage protégé d’Horná Orava. C’est à 70 km de la maison, dans le nord de la Slovaquie, aux portes de la Pologne. Ce territoire de basses montagnes est très boisé et coupé par trois vallées.
À l’arrivée à la maison forestière à 6h30, le personnel forestier est déjà là. L’organisme avec lequel je chasse, LESY SR, est l’équivalent de notre ONF en France. Anton et ses collègues sont autour d’un bon café et je me joins à eux, le temps de remplir les papiers pour cette chasse avec l’enregistrement de mon arme et de mon permis. Il reste au plan de chasse quelques biches et jeunes à faire ainsi que des daguets. Petit changement de programme, Anton ne pourra pas m’accompagner mais c’est Jano, la cinquantaine, qui va me guider. Il est chasseur, guide et connaît parfaitement cette forêt pour y travailler depuis de nombreuses années.
Il fait moins 3° ce matin. La neige a bien fondu avec le redoux de ces derniers jours mais elle est encore bien présente ici, comme si elle attendait la prochaine qui est d’ailleurs annoncée. On ne va pas se plaindre, Noël devrait être blanc. Pour la chasse, par contre, ça ne va pas arranger nos affaires car le moindre de nos pas fait craquer cette couche superficielle gelée et nous serons vite repérés.
Cette chasse, je l’aime comme toutes les chasses de solitaire, où je m’incruste dans la forêt, tel un prédateur pour approcher en silence au plus près les animaux. Celle des non-trophées — femelles et jeunes — à l’approche est pour moi une des plus difficiles ; on est loin de la saison du brame où, au son de l’appeau, souvent quatre ou cinq cerfs viennent presque au galop vers vous. Il faut voir, en dehors du brame, comment ces cerfs sont toujours discrets et sur l’œil, leurs sens tout en éveil pour ne pas se faire surprendre, car le danger est constant pour eux, à cause des nombreux prédateurs bien présents ici : ours, loups et lynx.
Jano et moi partons en 4×4 pour nous approcher au plus près d’un bon secteur qu’il a repéré pour ma venue. Carabine à l’épaule et canne de pirsch en main, nous marchons environ 2 km, scrutant aux jumelles régulièrement avant d’avancer de nouveau. Je vois un peu partout des places de grattis et des crottes, il y a de la fréquentation.
Nous finissons par entrevoir une biche près de l’arête, en haut d’une ancienne coupe que nous longeons. Nous glissons encore un peu davantage sur le chemin pour trouver une bonne fenêtre de vision, mais aller plus loin la mettrait assurément en fuite à cause de cette neige craquante sous nos pas. Je fais un signe à mon guide et nous décidons de rester là : l’approche devient alors affût.
Entre les arbres au loin, nous apercevons trois autres cerfs non coiffés. Le vent qui nous est favorable devient plus fort mais, bien équipés, le froid ne se fait pas ressentir et l’attente face à ce beau spectacle est des plus agréables.
Depuis une heure, j’espère que ces animaux vont descendre et ainsi se rapprocher de nous, mais ils restent en haut, à gratter pour enlever la neige et trouver dessous de quoi se remplir la panse. Et dans le groupe, il y en a toujours une, comme un peu à tour de rôle, qui reste dressée, bien sur l’œil et observe alentour, prête à donner l’alerte.
Le télémètre me donne 220 m. Je n’aime pas tirer aussi loin, la plupart du temps c’est entre 80 et 140 m. Mais si je laisse passer cette chance, je crains de ne plus la revoir car on fait vraiment un boucan du diable sur cette neige. La biche que je choisis est de cul, c’est elle qui devrait, si elle se tourne, m’offrir la possibilité d’un bon tir.
Je connais mon calibre .358 Win qui est fort mais lent et je sais qu’à cette distance, si la puissance est toujours là, j’ai une correction à faire pour bien placer ma balle Sierra GK de 225 gr. C’est là qu’on voit l’importance des tables balistiques, du télémètre et de l’entraînement au stand.
La carabine est appuyée sur ma canne 4 Stable Sticks, ma bonne vieille Swaro Habicht 1-6×42 est à son grossissement maxi et cette biche qui me semble énorme décide enfin de se mettre de travers, mais elle reste cachée par un buisson. L’attente se poursuit. J’entrevois deux autres biches au travers des bois, mais trop cachées et tout aussi loin pour placer une balle. Si celle que je convoite avance et se dégage, je la tire. Jano, à qui j’ai fait signe, me dit que si je m’en sens capable, c’est tout bon.
Une bonne dizaine de minutes se passent et tout semble figé. Quand il y a de la neige ainsi, les cerfs qui sont plus vulnérables aux loups restent par petits groupes isolés, bougeant le moins possible. En région de cultures, c’est différent, ils se regroupent souvent et restent à découvert en plaine pour voir le danger venir de loin.
La biche finit par se dégager de ce buisson. Elle avance doucement et se présente de trois quarts… ma 225 gr est lâchée… La biche fait un saut sur place, le dos arrondi, démarre à fond et disparaît de l’autre côté de la crête. J’espère que ma balle n’est pas trop basse.
Ce qui est curieux, mais c’est souvent ainsi, les deux autres biches semblent ne pas comprendre ce qui s’est passé. Le silence est de nouveau là, elles regardent dans tous les sens mais ne sont pas affolées et, au lieu de suivre celle que j’ai tirée, elles se mettent à descendre vers nous, pas à pas, pour se bloquer derrière deux gros arbres à 120 m.
L’attente, là aussi, va durer une bonne trentaine de minutes, quand elles décident de partir au trot vers ma droite… Je choisis la première et la tire. Elle encaisse et démarre à fond et je la regarde disparaître en doutant un peu de mon tir. Pour moi, je la coffrais plein poumons.
Nous montons vers l’emplacement où j’ai tiré ma première. Il n’y a pas de sang et nous n’en trouverons que quelques gouttes bien plus loin. Nous suivons la piste aisément dans la neige et tombons sur la biche qui est couchée dans un vallon. Elle est toujours vivante et ne se relève pas… balle d’achèvement. En vidant cette biche, ma balle est entrée juste devant la cuisse pour terminer contre l’épaule opposée. Costaud cette biche !
À l’emplacement du tir de la seconde biche, là encore pas de sang, juste un peu de poil… En suivant sa trace, nous trouvons sur la neige quelques gouttes éparses, puis elle est là, également couchée… balle d’achèvement… mon impact était en fait trop en arrière, dans le haut des tripes.
Je précise qu’à chaque fois nous avons trouvé l’animal au moment même où l’on s’apprêtait à arrêter pour laisser le travail à un chien de sang.
Ce bon calibre .358 Win me montre là encore combien sa vitesse modérée, son diamètre et son bon choix de balle pas trop dure permettent de rattraper un tir qui n’est pas parfait.
Jano me remet les honneurs dans la bonne tradition slovaque en me félicitant… Il en sera de même de ses collègues qui viendront en renfort pour sortir les biches, avec poignées de mains et « Lovu Zdar », qui veut dire succès de chasse.
Viendra le casse-croûte sur le capot du 4×4, les deux petits verres de gnôle locale puisque deux biches ont été tuées. Quelques rires aussi lorsque, m’étant fait de nouveau un claquage au mollet droit avec ces lourdes chaussures Sportiva que je ne supporte pas, je les ai laissées en cadeau à Jano qui en fera bien ce qu’il voudra, en lui précisant que je reviendrai mais que je ne laisserai pas une paire de chaussures à chaque fois.
Mon mollet a besoin de repos. On va passer les fêtes de Noël et du jour de l’an tranquille… Il est convenu que je reviendrai en février pour chasser des daguets qui ont des bois de moins de 20 cm.
Le parcours
En bleu : le tracé du parcours.
Croix rouge 1 : emplacement de la première biche au moment du tir.
Cercle rouge 1 : place d’achèvement de la première biche.
Croix rouge 2 : emplacement de la seconde biche au moment du tir.
Cercle rouge 2 : place d’achèvement de la seconde biche.
Carré rouge : ma place au moment des deux tirs.
Merci de m’avoir lu.
Lovu Zdar… et vive la chasse !